En France, 11 % des personnes en emploi, soit 3,1 millions de personnes, ont travaillé au moins une fois entre minuit et 5 heures au cours d’un mois (Insee, données 2024). Infirmiers, conducteurs, agents de sécurité, ouvriers en production continue, veilleurs de nuit : pour beaucoup, la nuit n’est pas une exception mais un rythme de travail, avec des règles propres et des effets sur la santé bien documentés.
Les règles présentées ici sont celles du Code du travail, qui s’appliquent aux salariés du secteur privé. La fonction publique a son propre régime. Les conseils sur le sommeil valent pour tous.
Quelles heures comptent comme travail de nuit ?
Le travail de nuit est tout travail accompli sur une période d’au moins 9 heures consécutives qui comprend l’intervalle entre minuit et 5 heures. Cette période commence au plus tôt à 21 heures et se termine au plus tard à 7 heures. Sa plage exacte est fixée par un accord d’entreprise ou, à défaut, de branche : 21 h-6 h, 22 h-7 h, etc. Sans accord, c’est la plage de 21 heures à 6 heures qui s’applique. La presse, l’audiovisuel, les spectacles et les discothèques ont une période plus courte, de 7 heures consécutives.
Qui a le statut de travailleur de nuit ?
Faire des heures de nuit ne suffit pas pour être « travailleur de nuit » au sens du Code du travail. Il faut :
- soit travailler au moins 3 heures dans la période de nuit, au moins deux fois par semaine, selon son horaire habituel ;
- soit atteindre un nombre minimal d’heures de nuit sur une période de référence fixé par accord collectif, ou 270 heures sur 12 mois consécutifs à défaut d’accord.
Ce statut ouvre droit aux contreparties obligatoires, aux durées maximales renforcées et au suivi médical adapté. Le salarié qui travaille de nuit de temps en temps, sans atteindre ces seuils, a seulement droit à ce que prévoient sa convention collective ou son contrat.
Bien dormir quand on travaille de nuit
Travailler la nuit va à contre-courant de l’horloge biologique, réglée pour dormir quand il fait noir. Il en résulte une dette de sommeil : les personnes en horaires décalés dorment en moyenne une heure de moins par 24 heures, l’équivalent d’une nuit par semaine, selon l’Institut national du sommeil et de la vigilance (INSV). Le sommeil de jour est aussi plus léger et plus souvent interrompu par la lumière et le bruit. Le repère à garder : au moins 7 heures de sommeil par 24 heures, quitte à les prendre en deux fois.
Le réveil est plus facile en fin de cycle de sommeil qu’en plein sommeil profond. Un calculateur de sommeil indique à quelle heure régler le réveil, ou à quelle heure se coucher, en comptant des cycles d’environ 90 minutes. C’est utile pour caler la fin de la plage principale ou la sieste d’avant-poste, en sachant que la durée d’un cycle varie d’une personne à l’autre.
Une longue plage de sommeil dès le retour
Après un poste de nuit, l’INRS recommande une période de sommeil principale d’au moins 6 heures, complétée si besoin par une sieste. Se coucher peu après être rentré permet de profiter de la fatigue de fin de poste, plutôt que de repousser le sommeil au milieu de la journée.
La chambre doit alors ressembler à une chambre de nuit : noire (volets occultants ou masque), silencieuse (bouchons d’oreille, téléphone en silencieux) et fraîche. Prévenez votre entourage de vos horaires et gardez un petit rituel de coucher, comme le soir. Sur le trajet du retour, des lunettes de soleil atténuent la lumière du matin, qui donne au cerveau le signal du réveil.
Courte au travail, longue avant de repartir : les deux siestes
La micro-sieste de 15 à 20 minutes, prise pendant la pause avec un réveil pour ne pas dépasser, redonne de la vigilance pendant plusieurs heures sans faire basculer dans le sommeil profond. La sieste d’environ 1 h 30, qui correspond à un cycle complet, sert à récupérer la dette de sommeil : en fin d’après-midi avant de repartir, ou avant la première nuit d’une série.
Café, repas, écrans
Le café aide à rester vigilant s’il est pris en début de nuit, ou juste avant une micro-sieste : il agit au moment du réveil. L’INRS conseille de ne pas dépasser l’équivalent de trois expressos par nuit et d’arrêter 6 heures avant le coucher. Pour se coucher à 7 heures, la dernière tasse se prend donc vers 1 heure du matin.
Gardez trois repas par jour à heures régulières et limitez-vous, la nuit, à une collation légère, peu grasse et peu sucrée. Le verre d’alcool pour « décompresser » avant de dormir fragmente le sommeil, et les écrans au lit retardent l’endormissement. Les somnifères ne se prennent que sur avis médical. Si le sommeil reste difficile malgré ces précautions, parlez-en au médecin du travail : il peut proposer un aménagement de vos horaires ou de votre poste.

Attention au trajet du retour
La fin de poste est un moment à risque sur la route. Selon l’INSV, la somnolence multiplie par 8 le risque d’accident, et conduire entre 2 heures et 5 heures du matin le multiplie par plus de 5. Une micro-sieste avant de prendre le volant, le covoiturage ou les transports en commun réduisent ce risque.
Durées maximales, pauses et repos
Le travailleur de nuit ne peut pas travailler plus de 8 heures par jour, ni plus de 40 heures par semaine en moyenne sur 12 semaines consécutives. Un accord collectif peut aller au-delà, dans des limites précises.
| Règle | Principe | Dérogation possible |
|---|---|---|
| Durée quotidienne | 8 heures | Par accord collectif, dans les conditions fixées par décret, ou à titre exceptionnel sur autorisation de l’inspecteur du travail |
| Durée hebdomadaire | 40 heures en moyenne sur 12 semaines consécutives | Jusqu’à 44 heures par accord, si les caractéristiques du secteur le justifient |
| Pause | 20 minutes dès 6 heures de travail (règle générale) | L’accord sur le travail de nuit doit organiser les temps de pause |
| Repos entre deux postes | 11 heures consécutives (règle générale) | Exceptions limitées, par accord ou en cas d’urgence |
Ces plafonds ne sont pas qu’une formalité. Sur les postes de 12 heures, le risque d’accident augmente dès la 9e heure et double à la 12e, selon une étude citée par l’INRS. Les accidents du travail sont aussi plus fréquents et plus graves la nuit, avec une période sensible entre 1 heure et 5 heures du matin.
Contreparties : repos compensateur et majoration
Le travailleur de nuit a droit à des contreparties pour les périodes de nuit travaillées. Le repos compensateur est obligatoire ; la compensation salariale s’y ajoute « le cas échéant », c’est-à-dire quand l’accord collectif la prévoit. La loi ne fixe donc aucun taux minimal de majoration des heures de nuit dans le secteur privé : le taux, comme la durée du repos, dépend de l’accord d’entreprise ou de la convention collective. Le bulletin de paie indique la convention applicable, et son texte se consulte gratuitement sur Légifrance.
Prenons un exemple avec un taux fictif, à remplacer par celui de votre convention. Un salarié travaille de 22 h à 6 h dans une entreprise où la période de nuit va de 21 h à 6 h : ses 8 heures sont des heures de nuit. Avec un taux horaire de 14 € brut et une majoration conventionnelle de 20 %, chaque nuit lui rapporte 8 × 14 € × 20 % = 22,40 € brut en plus de son salaire de base, à quoi s’ajoute le repos compensateur prévu par l’accord.
Le salarié qui travaille de nuit ponctuellement, sans avoir le statut de travailleur de nuit, n’a pas droit à ces contreparties légales. Beaucoup de conventions collectives prévoient pourtant une majoration pour toute heure effectuée la nuit : c’est le premier texte à vérifier. Et si ces heures font dépasser 35 heures dans la semaine, ce sont aussi des heures supplémentaires, majorées à ce titre.
Suivi médical et droits du salarié
Avant son affectation sur un poste de nuit, le travailleur passe une visite d’information et de prévention auprès du service de prévention et de santé au travail. Le suivi est ensuite renouvelé à une fréquence fixée par le médecin du travail, au plus tous les 3 ans. Si le médecin du travail le déclare inapte au travail de nuit, l’employeur doit lui proposer un poste de jour équivalent. Il ne peut le licencier pour ce motif que s’il prouve qu’aucun poste n’est possible ou que le salarié a refusé celui qui lui était proposé.
Ce suivi existe parce que les effets du travail de nuit sur la santé sont établis. Dans son expertise de 2016, l’Anses classe comme avérés les effets sur le sommeil, la somnolence et le syndrome métabolique, et comme probables les effets sur la santé psychique, les performances cognitives, le poids, le diabète de type 2, les maladies coronariennes et les cancers du sein et de la prostate. Le Centre international de recherche sur le cancer classe le travail de nuit posté parmi les cancérogènes probables. La fatigue qui s’accumule fait aussi partie des signaux à surveiller pour prévenir l’épuisement professionnel.
Le Code du travail protège aussi le travailleur de nuit dans plusieurs situations :
- le passage d’un horaire de jour à un horaire de nuit, ou l’inverse, modifie en principe le contrat de travail : il faut l’accord du salarié ;
- le travailleur de nuit qui veut revenir sur un poste de jour, comme le salarié de jour qui souhaite passer de nuit, est prioritaire pour un emploi de sa catégorie ou équivalent dans l’établissement ou l’entreprise, et l’employeur doit lui faire connaître la liste des postes disponibles ;
- quand le travail de nuit est incompatible avec des obligations familiales impérieuses (garde d’un enfant, prise en charge d’une personne dépendante), le refus du salarié n’est ni une faute ni un motif de licenciement, et il peut demander un poste de jour ;
- la salariée enceinte est affectée sur un poste de jour, à sa demande ou si le médecin du travail constate que le poste de nuit est incompatible avec son état, sans baisse de rémunération ; si aucun poste de jour n’est possible, son contrat est suspendu avec une garantie de rémunération versée par la Sécurité sociale et complétée par l’employeur ;
- le travail de nuit est interdit aux moins de 18 ans, sauf dérogations dans quelques secteurs comme la boulangerie, l’hôtellerie-restauration ou le spectacle.
Ce que doit faire l’employeur
Le recours au travail de nuit doit rester exceptionnel et être justifié par la continuité de l’activité économique ou par un service d’utilité sociale. Il se met en place par un accord d’entreprise ou de branche, qui fixe notamment la période de nuit, les contreparties, l’organisation des pauses, des mesures sur les conditions de travail et sur l’articulation avec la vie familiale, transports compris. Sans accord, l’employeur doit avoir négocié loyalement avec les syndicats et obtenir l’autorisation de l’inspecteur du travail. Le médecin du travail est consulté avant toute décision importante sur la mise en place ou la modification du travail de nuit.
Le risque lié aux horaires de nuit doit figurer dans le document unique d’évaluation des risques professionnels, avec les mesures de prévention retenues. L’INRS en recommande plusieurs, faciles à mettre en place : un éclairage fort en début de poste puis plus doux vers la fin, un local et un temps de pause pour la micro-sieste, une salle de repas pour la collation, les tâches qui demandent de la concentration en début de poste et jamais de travail isolé. Côté plannings, limiter le nombre de nuits consécutives, éviter les changements de dernière minute et préserver des week-ends de repos aide les équipes à récupérer.
La question du repas se pose aussi : un salarié de nuit peut recevoir des titres-restaurant si son horaire comprend un repas. Les conditions sont détaillées dans notre article ticket restaurant : pour qui.
Questions fréquentes
Est-il obligatoire de majorer les heures de nuit ?
Pas en vertu de la loi pour les salariés du privé. Le travailleur de nuit a droit obligatoirement à un repos compensateur ; une majoration de salaire s’y ajoute si l’accord collectif, la convention ou le contrat la prévoit. Pour le salarié qui travaille de nuit de temps en temps, seule la convention collective ou le contrat peut prévoir une majoration.
Peut-on refuser de travailler de nuit ?
Oui dans plusieurs cas : quand le passage de jour à nuit n’est pas prévu par le contrat, puisqu’il s’agit d’une modification du contrat ; quand le travail de nuit est incompatible avec des obligations familiales impérieuses ; pendant la grossesse, en demandant un poste de jour. Hors de ces cas, refuser des horaires de nuit prévus par le contrat peut être reproché au salarié.
Le travail de nuit compte-t-il pour la retraite ?
Oui, à travers le compte professionnel de prévention. Le salarié qui travaille au moins une heure entre minuit et 5 heures pendant au moins 100 nuits par an, ou au moins 30 nuits par an en équipes successives alternantes, acquiert des points. Ils peuvent financer une formation pour changer de poste, un passage à temps partiel sans baisse de salaire ou un départ anticipé à la retraite, jusqu’à deux ans plus tôt.
Quels métiers se font la nuit ?
Surtout ceux qui assurent une continuité : soins (infirmiers, aides-soignants), sécurité et police, transport et logistique (conducteurs, préparateurs de commandes), industrie en production continue, hôtellerie (réception, veille de nuit), propreté et boulangerie. Les règles décrites dans cet article s’appliquent à tous les salariés du privé, quel que soit le métier, sous réserve de la convention collective.
Sources
Règles et chiffres vérifiés le 6 novembre 2026 :
- Code du travail, articles L3122-1 à L3122-24 (travail de nuit), L3121-16 (pause), L3131-1 (repos quotidien), L1225-9 et L1225-10 (salariée enceinte travaillant de nuit), L3163-1 et L3163-2 (jeunes travailleurs), R4624-17 et R4624-18 (suivi de l’état de santé), D4163-2 (seuils du compte professionnel de prévention)
- Anses, « Évaluation des risques sanitaires liés au travail de nuit », avis et rapport d’expertise, juin 2016
- INRS, « Travail en horaires atypiques », foire aux questions, et fiche « Travail de nuit / travail posté : solutions de prévention » (ED 6325, 2019)
- Institut national du sommeil et de la vigilance, « Sommeil et travail »
- Insee, France, portrait social, édition 2025, fiche « Durée et conditions de travail »


